mercredi 15 octobre 2014

Archie Shepp, le blues sublimé et le cri de rébellion (L'Humanité)

Le légendaire saxophoniste et activiste convie, à Jazz à la Villette, à un programme inédit, avec le bluesman Joe Louis Walker 
 et la pianiste-vocaliste Amina Claudine Myers.

Révélé dès 1960 comme un des fervents artificiers du free jazz, Archie Shepp, à soixante-dix-sept ans, revient se désaltérer à sa source, le blues, pour un concert inédit à Jazz à la Villette, avec le guitariste et chanteur Joe Louis Walker et la pianiste et vocaliste Amina Claudine Myers. Le mensuel Jazz Magazine-Jazzman lui accorde, en septembre, la couverture et consacre un passionnant dossier « Archie Shepp-John Coltrane » de 35 pages. Les abonnés ont, en bonus, un CD de trois titres intitulé les Premiers Pas du jeune homme en colère : vingt-deux minutes d’une musique aussi radicale que radieuse. Le blues n’a cessé d’irriguer l’art de Shepp. On en perçoit les éclairs dans son dernier disque, Live-I Hear a Sound (re-création de son historique manifeste de 1972, Attica Blues). Le légendaire saxophoniste, compositeur, auteur et comédien américain incarne à la fois une modernité éclatante et la mémoire de la ségrégation raciale.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’inviter 
Joe Louis Walker ?

Archie Shepp
C’est une idée des programmateurs du festival, Vincent Anglade et Franck Picard, avec lesquels nous cherchons, chaque année, un thème pour un programme inédit. Je suis enchanté d’inviter Joe Louis Walker, ainsi qu’Amina Claudine Myers, elle aussi nourrie de blues et de gospel.

Que représente le blues, pour vous ?

Archie Shepp
Le blues, c’est ma source, mon histoire, l’histoire de mon peuple. J’ai commencé à étudier la musique avec mon père, qui jouait du banjo. C’est pourquoi le banjo a été mon premier instrument. Mon père était un bluesman dans l’âme, sa vie était le blues, la pauvreté, la souffrance… Cette douleur perdure aujourd’hui, ainsi que l’a montré la tragédie de Ferguson, dans le Missouri, où Michael Brown est décédé, en août, sous les balles d’un policier. Il y a eu deux autres cas. Ils rejoignent la longue liste des Afro-Américains victimes du racisme. On se souvient du tabassage à mort de Rodney King, en 1991. Le blues raconte, exprime, notre mémoire, mais aussi notre présent.

Quels souvenirs gardez-vous de votre enfance, de vos premiers moments de musique avec votre père ?

Archie Shepp
Mon père était ouvrier. J’avais sept ans lorsqu’il m’a montré quelques accords de musique. Le premier morceau que j’ai appris avec lui, c’était Charleston, de James P. Johnson. Le titre désigne la capitale de la Caroline du Sud. Ma mère venait de Charleston. Nous vivions en Floride. J’avais sept, huit ans, quand nous avons déménagé à Philadelphie, dans le Nord.

Avez-vous eu, en Floride, une enfance heureuse ?

Archie Shepp
Oui, une vie modeste mais heureuse grâce à l’amour de mes parents et malgré la ségrégation raciale qui sévissait. Les plages étaient interdites aux Noirs et aux juifs. Je me souviens de la gare où, d’un côté, il était inscrit « White Town » – la ville pour les Blancs – et, de l’autre, « Colored Town ». Le centre-ville faisait partie du quartier blanc. Les Noirs travaillaient chez les Blancs, mais n’avaient pas le droit d’utiliser les toilettes. Pour aller aux WC, ils devaient rentrer chez eux.

Quels bluesmen vous ont marqué ?

Archie Shepp
Il y en a eu beaucoup, mais particulièrement Howlin’ Wolf et son cri de loup, qui lui a valu son pseudonyme d’artiste. Cette sorte de cri, qu’on entend souvent dans le blues, remonte aux work songs, ou chants de travail, au temps de l’esclavage. Quand les esclaves officiaient assez loin du maître, celui-ci exigeait qu’ils lancent un cri, afin de s’assurer de leur présence et de leur travail. Chaque chanson était en général liée à une activité précise, comme, par exemple, celle que l’on chantait quand on coupait le bois. La rythmique était formée par les bruits mêmes fournis par l’exécution du travail. Ce cri, on le perçoit dans toute la musique noire, dans le blues, le rhythm’n’blues, la soul… Il est notre cri de rébellion contre toute servitude, notre cri de libération.

Fara C Le 12 septembre 2014



Aucun commentaire :

Enregistrer un commentaire