mercredi 17 février 2016

Minimoog, mais il fait le maximum (Le Monde)

Alors qu’à l’aube des années 1970 la musique électronique ne s’envisage qu’avec des machines aussi encombrantes, complexes et onéreuses que le tableau de bord d’un vaisseau spatial, l’Américain Robert Moog (1934-2005) révolutionne le genre et sa pratique en inventant le Minimoog, première version compacte, simplifiée et accessible du synthétiseur. Avec ses 72 cm de long, intégrant un clavier de 44 touches, ses 40 cm de profondeur et 12,7 cm de haut (une fois le panneau de contrôle rabattu), cet instrument d’une dizaine de kilos orné de bois et d’aluminium noir, devient le premier synthétiseur à se retrouver dans les vitrines des magasins de musique. Prêt à faire basculer le destin de la pop.

Né à New York en 1934, Robert Moog n’en était pas à son coup d’essai. Il n’est encore qu’un adolescent bricoleur quand il s’emballe pour la magie du thérémine, un appareil créé en 1920 par le Russe Lev Sergueïevitch Termen, dont l’utilisateur provoque un vibrato en remuant une main entre deux antennes. Le jeune homme s’amuse alors à fabriquer et commercialiser l’invention du savant soviétique.

A une époque où l’électronique musicale n’est qu’un artisanat balbutiant, les rêves façonnent les idées à venir. « Le déclic s’est produit quand j’ai rencontré Herbert Deutsch, un professeur qui enseignait le solfège à l’aide du thérémine », nous expliquait Robert Moog, lors d’une rencontre au festival barcelonais du Sonar en 2004, un an avant sa mort. « Il était aussi compositeur et se passionnait pour l’enregistrement des sons électroniques. J’ai proposé de lui construire une machine. »

En 1964, ce premier modèle de synthétiseur modulaire suscite tant d’intérêt qu’il persuade Moog de se lancer dans une fabrication à plus grande échelle. « J’ai apporté deux innovations principales : la réduction de la taille des machines et la commande par tension de l’oscillateur, du filtre et de l’amplification. Le son joué n’était plus linéaire, mais évolutif. »

Analogique et monophonique


Les premiers exemplaires attirent d’abord les compositeurs de musique expérimentale, mais aussi les producteurs spécialisés dans l’illustration sonore et les jingles. Il faut attendre 1968 et la parution de Switched-On Bach, enregistré par Walter Carlos (devenu, en 1973, Wendy Carlos, grâce à la chirurgie), pour voir un musicien connaître le succès avec ses nouveaux sons. Proche complice de Moog, celle qui, après Bach, adapta Beethoven et Rossini au synthétiseur pour la bande originale du film Orange mécanique (1971), de Stanley Kubrick, devint une ambassadrice de choc de ses instruments.

A son contact comme à ceux de musiciens pop tels George Harrison (qui avait parsemé de sons Moog l’album Abbey Road, des Beatles) et les claviéristes Rick Wakeman ou Keith Emerson, l’inventeur américain prend conscience de la nécessité de miniaturiser son Moog Modular, jusqu’à la conception, en 1970, du premier prototype du Minimoog.

Synthétiseur analogique et monophonique (dont on ne peut jouer que d’une note à la fois), ce dernier séduit par son design, sa facilité d’emploi et l’étrangeté de sons que le musicien peut sculpter grâce à des oscillateurs et filtres agencés par un panneau aux 27 potentiomètres. En 1971, sa première plaquette publicitaire revendiquait : « Pas besoin de connaissances approfondies en électronique pour jouer du Minimoog. Après s’être familiarisé quelques heures avec la machine, on peut commencer à développer sa propre technique. » Et façonner son propre univers.

Ce clavier novateur est vite adopté par une scène rock aux ambitions progressistes. Parmi les premiers clients : The Moody Blues, Yes, Kraftwerk, Tangerine Dream, Jean-Michel Jarre… Le jazz avec Herbie Hancock et Chick Corea, le funk avec George Clinton et George Duke ne sont pas les derniers à adopter les ondulations à la fois chaudes et futuristes du Minimoog.

L’entreprise de ce pionnier produira, entre 1971 et 1980, 12 000 exemplaires de cet instrument et emploiera, à son apogée, 42 personnes. Si les musiques électroniques ont connu un nouvel essor par le biais du hip-hop et de la techno à partir de la seconde moitié des années 1980, l’avènement du numérique semblait rendre obsolètes ces synthétiseurs analogiques à la maîtrise aléatoire.

Jusqu’à ce qu’au début des années 1990 des artistes comme Air, Beck ou Radiohead redécouvrent l’expressivité des synthés de papa, dont Moog constitue le nec plus ultra. Au début des années 2000, le sorcier à crinière blanche continuait d’ailleurs de superviser la conception de nouveaux produits comme le Minimoog Voyager, combinaison de charme analogique et de mémoire numérique.

Stéphane Davet, Le Monde le 28 aout 2015

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