lundi 12 octobre 2015

Le glissando des ondes Martenot (Le Monde)



La guerre peut parfois servir la cause musicale. A preuve, l’invention des ondes Martenot dont l’idée a germé dans l’esprit de leur concepteur alors qu’il était affecté au service des transmissions vers la fin de la première guerre mondiale. Pour l’envoi des messages en morse, Maurice Martenot (1898-1980) utilise alors le poste à lampes triodes, qui vient de supplanter le poste à étincelles dans la technologie militaire.

Musicien passé par le Conservatoire de Paris – dans la fameuse classe de contrepoint d’André Gédalge (1856-1926) où il s’est lié d’amitié avec le compositeur Arthur Honegger (1892-1955) –, le soldat Martenot a l’oreille plus fine que le poilu lambda. Il trouve une vertu sonore à l’émission des signaux par la lampe et s’amuse à jouer Au clair de la lune avec les fréquences obtenues en manipulant le bouton du poste ! Selon les commentateurs de l’époque, l’enchaînement de ces sons purs, modulés dans l’aigu avec un glissando, fait penser à un chien hurlant à la mort, en particulier à une espèce canine qui vivrait au Mexique. D’où le surnom de « chien mexicain » donné au nouvel appareil.

Maurice Martenot ne cultive pas cet imaginaire de Grand-Guignol et inscrit sa démarche de chercheur dans une dimension mystique qu’il investit également, avec sa sœur Ginette, dans le domaine de la pédagogie musicale en développant un type de relaxation active, plus tard appelé « kinésophie ». Mais sa fibre créatrice est de nouveau excitée lorsqu’il apprend qu’un Russe, Leon Theremin (1896-1993), lui a coupé l’herbe sous le pied avec son instrument électrique, le thérémine. Dix ans après la fin de la Grande Guerre, Maurice Martenot est toutefois en mesure de présenter le premier modèle de ses « ondes musicales ».

Le dispositif est complexe. Une « touche d’intensité », actionnée par la main gauche de l’interprète, permet de faire varier le volume sonore en plongeant un morceau de verre crayonné au plomb dans une cuve de mercure. Les hauteurs de notes sont obtenues par le jeu de la main droite à l’aide d’un doigtier en Celluloïd relié à un fil métallisé. Situées derrière le pupitre de l’instrument, de grosses lampes matérialisent le circuit électronique, dont le résultat est diffusé par des haut-parleurs. Le premier concert a lieu le 3 mai 1928 à l’Opéra de Paris. Maurice et Ginette Martenot y donnent des transcriptions, notamment du choral Ô doux Jésus, le premier morceau de musique joué aux ondes musicales Martenot, quelques mois auparavant lors d’une séance privée.
Œuvres originales

Au Palais Garnier, le succès du nouvel instrument est tel qu’à l’entracte un représentant des pianos Gaveau se met déjà sur les rangs pour en assurer la commercialisation. L’inventeur refuse. Le prototype demande à être perfectionné. Il suscite toutefois des œuvres originales (la première étant, en 1930, le Poème symphonique, de Dimitrios Levidis), et une méthode d’apprentissage (en 1931, préfacée par le pianiste Alfred Cortot). Près d’une dizaine de modèles seront nécessaires pour arriver à la version optimale des ondes. Leur effet quelque peu surnaturel plaît beaucoup aux compositeurs de musique de scène, Darius Milhaud (1892-1974) en tête. Si André Jolivet (1905-1974) destine plusieurs partitions d’importance (notamment un concerto, en 1947) aux ondes Martenot, Arthur Honegger (à huit reprises) et Olivier Messiaen (entre autres, en 1947, avec sa monumentale Turangalîla-Symphonie) contribuent à la reconnaissance de l’instrument qui, en 1947, entre au Conservatoire de Paris.

Les premiers examens ont lieu en mai 1948 et sanctionnent la prestation de Pierre Boulez par une Première mention. Le jeune compositeur (il a alors 23 ans) s’est rendu dès 1946 chez Maurice Martenot pour se former au maniement des ondes. Une initiative déterminante pour la suite de sa carrière. C’est en effet en qualité d’« ondiste » qu’il est engagé, en 1946, dans la Compagnie Renaud-Barrault, dont il deviendra, peu après, le directeur musical et le chef d’orchestre avec le succès que l’on sait ; bien au-delà de la sphère théâtrale. La guerre peut décidément servir la cause musicale.

Pierre Gervanosi, Le Monde du 24 aout 2015

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