samedi 27 septembre 2014

Robert Plant: «Je suis un voyageur» (Le Monde)


Robert Plant ne veut pas entendre parler d'une re-formation de Led Zeppelin, que son ancien complice, le guitariste Jimmy Page, appelle de ses vœux. A l'écoute de Lullaby and the Ceaseless Roar, le superbe dixième album solo du chanteur, on comprend pourquoi. Si les rééditions des disques de Led Zep nous rappellent à quel point ce groupe reste un marqueur incandescent de l'histoire du rock, Plant réussit l'exploit, à 66 ans, d'embrasser et magnifier en un seul album les influences transfrontalières qui le nourrissent depuis près d'un demi-siècle.

Accompagné d’instrumentistes, les Sensational Space Shifters, à la virtuosité pleine de sensibilité et de fraîcheur inventive, l’ex-archange du hard-rock téléporte le blues du delta de l’Afrique de l’Ouest à l’Orient, du désert saharien à la lande celtique, porté par un chant sensuellement adouci.

De retour dans la campagne anglaise, à la frontière du Pays de Galles, après un long séjour outre-Atlantique, Plant (qui pourrait bientôt enregistrer avec Jack White) reçoit dans un hôtel de Birmingham. Ses boucles blondes, son bouc et une veste en daim lui donnant de faux airs de Buffalo Bill.









Votre nouvel album signe votre retour en Angleterre. Qu’est-ce qui vous a poussé à revenir ?

Ces dernières années, j’ai été musicalement attiré de l’autre côté de l’Atlantique. C’est naturel quand vous commencez à fréquenter, comme je l’ai fait, la scène de Nashville, un vivier de musiques et de musiciens. Au bout d’un moment, l’explosivité bordélique de la scène anglaise a fini par me manquer. Lullaby and the Ceaseless Roarreflète un goût des mélanges plus en phase avec la Grande-Bretagne qu’avec l’Amérique.

Vous vous êtes réinstallé dans vos Midlands natals. D’où vient cet attachement ?

J’adore la beauté rocailleuse du Texas, mais le charme pastoral des Midlands et du Pays de Galles coule dans mes veines. Il faut parfois s’éloigner des paysages dans lesquels on a grandi pour vraiment les apprécier. Les gens de la région me manquaient également.Il existe ici un sens de l’humour, hérité de la culture ouvrière, qui vous permet de garder les pieds sur terre.

Ce qui compte ici, c’est d’être un mec bien.

Comment parvenez-vous à conserver une cohérence en mélangeant tant de styles musicaux ?


Cela tient beaucoup aux membres du groupe, les Sensational Space Shifters. Ils viennent d’horizons différents –du blues, du folk, du rock anglais, du trip hop, de la musique africaine... – mais me connaissent depuis longtemps.

Nous avons travaillé dans un studio à la campagne. Le processus d’enregistrement est très organique, chacun y contribue sans essayer de voler le show. C’était comme mettre toutes ces cultures musicales dans un mixeur et laisser tourner.

J’ai toujours adoré m’immerger dans différentes cultures. Je suis un voyageur. Ce n’est pas terrible pour la vie de famille, mais on revient parfois avec des poches pleines d’or.

Cette ouverture au monde a commencé avec votre découverte du blues ?

Cela a débuté avec celle du rock’n’roll, quand, à la fin des années 1950, j’ai entendu à la radio des chansons de Little Richard et Presley, que la BBC diffusait alors rarement. A l’époque, j’étais un petit garçon raisonnable et scolaire. L’Angleterre était un pays morne. Pour moi comme pour d’innombrables jeunes adolescents, ces chanteurs, qui semblaient débarquer d’une autre planète, révélaient une part inconnue de nous-mêmes. Ce bruit sorti de la radio était comme un appel.

Vous vous souvenez de votre première impression à l’écoute d’un disque de blues ?

J’ai commencé avec John Lee Hooker. Ce qui était génial, c’était ce mélange de simplicité brute et de charisme magnétique. Ces disques me disaient : « Ce monde n’est pas heureux, les hommes ne sont pas bons, mais des gens les mettent en chansons.» J’ai découvert ensuite les bluesmen primitifs : Bukka White, Robert Petway, Charlie Patton, Son House... Ces gars étaient comme des bandits armés, utilisant leur voix, leur attitude, leur humeur menaçante, comme s’ils dégainaient dans un duel. Pour un gamin des Midlands industriels, tout cela était plus fascinant que de travailler dans une boutique de Birmingham.

Dans les années 1960, la culture hippie vous poussait aussi à la découverte du monde ?

Nous étions marqués par la culture beatnik, par l’existentialisme, par les poètes voyageurs américains. Nous nous promenions avec des livres de Camus ou Sartre à la main, un exemplaire de l’album A Love Supreme, de John Coltrane, sous le bras. C’était stimulant et cela nous différenciait du courant dominant, nous attirait vers quelque chose de plus provocateur. C’est aussi dans ce milieu que les filles étaient les plus jolies ! (rires). Beaucoup, à l’instar des Beatles, étaient fascinés par l’Inde. Même si j’ai épousé une Indienne, j’étais plus attiré par le Maroc. Je parlais un peu français.

Vous avez exploité deux types de voix lors de votre carrière, une première poussant dans les aigus extatiques, à l’époque de Led Zep, une plus douce dans votre discographie solo...

J’utilisais déjà cette seconde voix dans des morceaux de Led Zeppelin comme That’s the Way,

The Rain Song... Un conteur d’histoires doit posséder une certaine flexibilité. Je n’ai pas à faire de performances vocales. L’idée que je sois plus professionnel si je peux hurler dans les aigus n’est pas ma conception du chant.

Sur scène, vous reprenez beaucoup de titres de Led Zeppelin, interprétés de façons très différentes des originaux. Pourquoi ?

J’aime habiller ses chansons différemment. Quand j’étais gamin, j’écoutais des versions doo wop de titres comme Summertime ou Once in a While. Cela contribue à les garder vivantes. Si ce n’est pas moi qui maltraite ces chansons, d’autres s’en chargeront (rires).

Vous sentez-vous prisonnier de la légende de ce groupe ?

Il y a un livre célèbre, Le Pouvoir du moment présent, d’Eckhart Tolle, qui explique qu’il n’y a aucun sens à vivre dans le passé. La seule chose qui compte est de vivre le présent, de faire qu’aujourd’hui soit un bon moment.

Propos recueillis par Stéphane Davet Le Monde du 16 septembre 2014

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