jeudi 29 mai 2014

La soul vibrante de Natalia M. King

Natalia M. King, chanteuse et guitariste américaine d'origine dominicaine, vit à Paris depuis 1998. Après sept ans de silence, elle revient avec un album mâtiné de soul, blues et jazz, judicieusement intitulé "Soulblazz", sorti le 22 avril sur le label Jazz Village. Elle chante dimanche après-midi à Paris dans le cadre du festival Jazz à Saint-Germain-des-Prés. Nous l'avons rencontrée.



Natalia M. King © Bertrand Fèvre



Natalia M. King est une baroudeuse. Elle n'hésite jamais à changer d'horizon quand son instinct lui en dicte l'urgence. Née le 19 juillet 1969 à Brooklyn, elle a quitté New York pour vivre un tas d'aventures en Oregon, en Alaska et ailleurs encore, pour finalement poser ses valises à Los Angeles. En 1998, elle a décidé de tout quitter. Direction Paris, où, ses dernières économies dépensées, elle s'est mise  à chanter dans le métro. Remarquée dans un reportage télévisé qui suivait son quotidien de musicienne de rue, elle a vu les portes des maisons de disques s'ouvrir devant elle.

Après trois albums enregistrés entre 2000 et 2007, elle s'est éclipsée de la scène musicale. Sept ans plus tard, la voilà de retour avec "Soulblazz", qu'elle a écrit et composé, à l'exception de trois standards. Elle a réalisé tous les arrangements. L'album a été enregistré à Paris durant l'été 2013 avec un trio piano-contrebasse-batterie, essentiellement en acoustique, dans les conditions du "live", avec le renfort de trois jazzmen invités : Pierrick Pédron, Stéphane Belmondo et Dominic Cravic.

Un disque autobiographique


Les textes de Natalia M. King, autobiographiques, sont efficacement portés par sa voix de soulwoman, vibrante, généreuse et intense. Tantôt mélancolique, tantôt sciemment désinvolte dans son chant, la musicienne nous livre sans fard sa vérité d'artiste et d'être humain avec une authenticité poignante. "I've changed" (j'ai changé), clame-t-elle dans le titre-phare du disque.

La rencontre


Natalia M. King © Bertrand Fèvre

Petit-déjeuner chaleureux et informel avec Natalia M. King, le 10 avril 2014 au coeur de Paris. Son dynamisme, sa force de caractère et sa sincérité vous frappent dès les premiers instants...

- Culturebox : Vous êtes une grande voyageuse, ayant fait plus d'une fois des milliers de kilomètres pour changer de région, de continent. Est-ce que ça correspond à un besoin de faire des ruptures quand la route est bloquée ?
- Natalia M. King : À un moment, vous arrivez au bout de quelque chose. Vous le sentez dans le cycle de cette chose et vous le sentez dans votre être. Et vous savez que chaque pas que vous ferez à l'encontre de cette fin ne correspondra pas à ce que vous devez faire. Vous savez quand vous franchissez le seuil d'un nouveau cycle et quand vous arrivez à la fin d'un autre, que vous avez besoin de prendre une autre direction. Si vous vous écoutez, quelque chose en vous vous le dit.

- Vous avez enregistré votre nouvel album "Soulblazz" en 2013. Le précédent, "Sincerely Yours", datait de 2007. Qu'avez-vous fait pendant ces six années ?

- Je me suis plongée dans la vie. Et la vie s'est plongée dans moi. Et ça se passait dans une mer assez agitée... Galères d'amour, d'argent, de vie, quoi. La spirale était assez vicieuse. Je ne me suis pas écoutée, moi qui avais toujours eu l'habitude de le faire. Je me suis perdue dans une relation. Puis j'ai réalisé que quand je suis avec ma guitare et mon sac à dos, je sais mieux m'orienter, j'ai mes points de repère, la musique, la conscience de mon autonomie, l'esprit rebelle. Alors que là, je m'étais perdue, j'étais "moins moi"...

- Qu'est-ce qui vous a permis de revenir vers la musique et vers vous-même ?
- Je tiens à préciser que je ne vois pas cette période comme quelque chose de négatif. Ça fait partie du processus de la connaissance de soi. Avant, je me disais : "Tout a une raison." Aujourd'hui je me dis : "Tout a une raison pour quelque chose de bon." Même si vous ressentez que c'est trop dur, soyez confiant car il y a quelque chose de bon derrière. C'est comme ça que je me suis réveillée. Je me suis dit : "Ok, tu es passée par là. Maintenant, tu sais qui tu es. Tu es musicienne. Tu es venue sur Terre pour ça. Tu t'es perdue, retrouve-toi et replonge dans la musique." C'est une décision que j'ai prise, envers moi-même, dans mon âme, d'attirer les bonnes personnes qui me permettraient de réaliser mon but.

- Comment avez-vous renoué avec le monde de la musique ?
- J'ai rencontré un homme à une fête. Il disait m'avoir entendue en concert quelques années plus tôt et d'en avoir été très touché. Il disait qu'il voulait faire des photos avec moi, je n'y croyais pas trop. J'y suis quand même allée. En fait, il s'agissait de Bertrand Fèvre, réalisateur et photographe. Il avait gagné un César pour le documentaire "Chet's Romance" (avec Chet Baker, ndlr). On est devenu bons amis. Quand il a su que j'étais en train d'écrire des chansons, il a demandé à les écouter. Puis il m'a mise en contact avec un de ses amis, Pascal Bussy (le patron du label Jazz Village, ndlr). Et me voilà devant vous aujourd'hui !

- Qu'avez-vous ressenti quand vous vous êtes retrouvée en studio après ces années d'absence ? Vous êtes-vous sentie "chez vous" ?
- Absolument. Je me disais : "Ah, je suis si heureuse ! Je rentre chez moi !" C'était comme le retour à la maison de l'enfant prodigue ! Si ce n'est qu'à la place du père, c'est la musique qui me disait : "Te voilà enfin de retour, tu as vu le monde ? Tu as souffert ? Maintenant, rentre !"

- Votre disque a été enregistré avec d'éminentes guest-stars, comme les jazzmen Pierrick Pédron (au saxophone) et Stéphane Belmondo (à la trompette)...

- C'est pour ça que le disque s'appelle "Soulblazz", pour cette combinaison entre le blues et le jazz. L'équipe de Pascal et Bertrand a nommé des musiciens qui pourraient suivre mon intention. Je voulais des jazzmen qui aient un esprit très ouvert. Ils ont choisi Stéphane Belmondo qui est un "crazy cat", Ainsi que Pierrick Pédron qui est encore pire ! Il peut aller où vous voulez. Il emmène l'instrument, la musique et votre intention n'importe où. Dans la vidéo de présentation du disque, Pierrick dit exactement ce que j'attendais des musiciens : "Prendre des risques." Aller dans votre intention de blues jazz et prendre des risques. Le disque sonne vraiment comme un live. On a fait deux ou trois prises maximum.

- Si l'on regarde l'ordre des chansons, "Soulblazz" débute par un standard jazz ("You don't know what love is"). Plus tard, il y a une reprise de Sam Cooke, soulman absolu ("Today I sing the blues"). Et ça se termine à l'harmonica avec un célèbre gospel ("Amazing Grace"). Cet album vous permet de rendre hommage à vos trois grandes références musicales...
- Absolument ! Justement, je trouve marrant le fait que l'album sorte juste en cette période où les musiques noires sont très présentes, il y a des expositions qui leur rendent hommage... Vous ne trouvez pas ça mystique ? Il n'y a pas de hasard. Dans cet album, j'ai juste essayé de rendre hommage à une façon gospel de chanter, une façon blues de chanter, et enfin une façon jazz de chanter. C'est les fondements de la musique afro-américaine.






Par Annie Yanbékian
Journaliste, responsable de la rubrique Jazz-Musiques du Monde de Culturebox

Aucun commentaire :

Enregistrer un commentaire