lundi 4 janvier 2016

L’hommage d’un prince à une diva du peuple (L'Humanité)



En CD et à la Philharmonie de Paris, le trompettiste Ibrahim Maalouf célèbre le legs d’Oum Kalthoum, femme artiste moderne, inventive, engagée, libre. Il nous emporte dans la douceur extatique du tarab.


L’hommage à la légendaire chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, proposé par Ibrahim Maalouf dans son récent disque et lors du cycle « À Oum Kalthoum » à la Philharmonie de Paris, revêt un sens encore plus aigu, en cette année de tragédies répétées. Le trompettiste libanais rêvait, depuis l’âge de 17 ans, d’honorer celle qui, de par son engagement et sa générosité, était appelée « la cantatrice du peuple ». Mais il a attendu d’acquérir la maturité nécessaire pour aborder l’Everest de la musique arabe. Prévu pour les quarante ans de la disparition de la diva (le 3 février 1975, au Caire), l’album, Kalthoum, enregistré à New York avant les attentats à Paris, est sorti le 25 septembre sur le label d’Ibrahim Maalouf. Du chef-d’œuvre de 1969, Alf Leila Wa Leila (les Mille et Une Nuits), popularisé par celle qui a été également surnommée le Rossignol du delta, le natif de Beyrouth opère une lecture passionnante, avec la complicité fertile du pianiste et arrangeur franco-allemand Frank Woeste et de trois Américains, le saxophoniste Mark Turner, le contrebassiste Larry Grenadier, le batteur Clarence Penn.


Une culture arabe souvent mal comprise en Occident

Il témoigne ainsi, avec force, de l’universalité d’une culture – arabe – souvent mal comprise en Occident. Avec la montée de l’intégrisme, on observe une confusion, qui envoie certains vers des extrêmes et des jugements d’une réelle fermeture. « Je ne suis pas musulman, mais je sais que le terrorisme n’a rien à voir avec l’islam, ni avec la culture arabe, précise Ibrahim Maalouf. Les terroristes n’ont, en réalité, ni religion, ni culture, ni nation. Ce sont simplement des criminels. Dans une guerre, les protagonistes savent contre qui ils se battent. Les terroristes, eux, attaquent tout le monde. Ils font payer aux populations un lourd, un douloureux tribut. C’est l’être humain et la liberté qu’ils frappent. Il ne s’agit ni de guerre, ni d’actes de résistance, mais de crimes contre l’humanité. Bien sûr, il faut réfléchir sur les circonstances qui poussent des individus vers cette vision destructrice du monde, en veillant de ne pas tomber dans le piège des raccourcis. » Dans le livret du disque Kalthoum (lequel constitue un fort bel objet, en plus de la somptuosité musicale), Ibrahim cite un court extrait du livre les Identités meurtrières, publié en 1998 par son oncle, Amin Maalouf. « Cet essai sur la notion d’identité, les dérives de l’obsession identitaire et le repli qui en résulte devrait être enseigné dans toutes les écoles, souligne-t-il. Mon oncle est le socle littéraire de notre famille. J ai grandi en lisant ses livres. Il a été ma référence sur de nombreux sujets. Je partage énormément de ses points de vue. »

À la fois la Callas 
et la Piaf d’Orient

Née dans un village du delta du Nil et issue d’une famille pauvre, Oum Kalthoum incarne l’amour, le rêve, l’accomplissement, la liberté. Autant de vertus et de valeurs qui ont inspiré le prince de la trompette. « Oum Kalthoum a été une féministe, dans le monde arabe. Elle s’est imposée par son talent, ses convictions et le respect qu’elle a inspiré à l’ensemble du peuple arabe. Elle a grandi au début du XXe siècle, ses dons exceptionnels ont été tôt remarqués. Pour qu’elle puisse partir en tournée avec la troupe de cheikhs du village, son père la déguisait en garçon. Elle a évolué dans un milieu masculin et n’a cessé d’être la maîtresse de sa vie. Elle a choisi son mari, n’a laissé personne prendre les rênes de son existence. » Elle, qui était à la fois la Callas et la Piaf d’Orient, s’est engagée dans le combat du président Nasser pour une Égypte résolument nouvelle. Ibrahim Maalouf et ses compagnons de musique mettent en lumière la modernité d’Oum Kalthoum. De son legs, ils offrent une vision aussi fidèle que novatrice, faisant surgir en nous le tarab, extase propre à la musique arabe, doux appel au vertige qui pacifie les âmes.

Ibrahim Maalouf - Introducing... Kalthoum (Out September 25th!)



Ibrahim Maalouf - Hashish 




Fara C. L'Humanité, le 11 Décembre, 2015

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