dimanche 27 septembre 2015

L’orgue Hammond B3, un monstre sensible (Le Monde)



Eddy Louiss, récemment disparu à l’âge de 74 ans, Milt Buckner, Jimmy Smith, Lou Bennett, Rhoda Scott – « la Dame aux pieds nus » –, Larry Young, Joey DeFrancesco, Emmanuel Bex, Benoît Sourisse… Depuis 1955, ces noms sont attachés à un instrument mythique : l’orgue Hammond B3, l’« orgue de jazz », ou plutôt « l’orgue du jazz ».

En 1958, la société Hammond propose un successeur plus perfectionné qu’elle retire aussitôt. Les musiciens ne veulent que le B3, sa sonorité unique, son expressivité rustique et sophistiquée. La pop s’en empare : Brian Auger avec Julie Driscoll, Alan Price avec The Animals (connus pour The House of The Rising Sun), les Pink Floyd, et enfin les Doors. Rappelons que ces derniers se sont formés en 1965, lorsque Ray Manzarek, l’organiste polonais du South Side de Chicago rencontra Jim Morrison sur une plage de Venice.

Deux Hammond infléchissent l’histoire du jazz : John Hammond (1910-1987) – producteur et découvreur de talents – et Laurens Hammond, l’homme aux 90 brevets, mort en 1973. Né le 11 janvier 1895 à Evanston (Illinois), Laurens Hammond a vécu avec sa mère, après la mort de son père, d’abord à Paris, puis aux Etats-Unis. Il n’a même pas 15 ans lorsqu’il présente au constructeur Renault l’une de ses premières inventions : la transmission automatique pour automobiles. Renault n’est pas intéressé.

Hammond participe à la fin de la guerre de 14-18 dans les rangs du corps expéditionnaire américain. En 1922, il invente un dispositif de vision en 3D. Il met au point, au début des années 1930, son premier modèle d’orgue pour l’un de ses associés, qui joue de l’harmonium dans son église. En 1955, lorsque son B3 s’envole, il prend un rien de distance avec son entreprise, plus sociale que la moyenne, pour s’occuper de ses trouvailles.

Ivre de possibilités


L’année 1955 fut marquée par les morts d’Einstein et de Charlie Parker, la parution de Tristes Tropiques, de Lévi-Strauss, la création du Marteau sans maître, de Boulez, les débuts du pop art, Lolita, de Nabokov, A l’Est d’Eden, de Kazan. Pendant ce temps-là, le quintette de Miles Davis avec John Coltrane soulève Newport, tandis que Thelonious Monk joue Duke Ellington.

Ce sont les balbutiements de la chirurgie à cœur ouvert et la mise au point du B3, instrument électromécanique fascinant. Une roue phonique de 91 pignons à nombre de dents ajusté, tourne dans un champ magnétique variable. Cet ingénieux « kama-sutra » électromécanique (pignons-champ-capteurs) produit le fameux son Hammond.

Ajoutant à ses prédécesseurs l’intégration d’un système de percussion, le B3 est associé à une « cabine Leslie » : un dispositif de haut-parleurs fixes ou rotatifs devant lequel tourne un plan incliné. Ajoutez des amplificateurs à lampes, avec leur distorsion induite (« overdrive »), et vous aurez tous les ingrédients du son B3.

Lorsque sa fabrication est arrêtée, fin 1974, en raison des coûts, un B3000 électronique – moins cher et présentant un aspect similaire – se substitue au B3. Adieu vibratos et expressivité caractéristiques du Hammond à roues phoniques.

Hammond a été rachetée par le groupe Suzuki, fabricant d’instruments imitant de manière numérique les sons des orgues électromécaniques. Avec cette perte sèche de substance, de chair des sonorités, de finesse et de voix, si chère à la « modernité ».

Fats Waller, Count Basie et Ethel Smith ont joué, de quelle délicieuse façon, sur des grandes orgues d’église. Mais Laurens Hammond a inventé un monstre sensible, transportable, ivre de possibilités, à la discrétion des organistes. Son B3 destiné aux églises a fini au fin fond des caves de jazz, dont on devait élargir les escaliers à grands coups de burin pour le laisser passer.

« Pourquoi je n’en ai que peu joué ? Parce qu’Eddie Louiss habitait chez moi, se souvient le jazzman français Bernard Lubat. Il est le premier à avoir poussé la pédale d’expression au bout de ses possibilités. Lignes de basse infernales à main gauche, et de la main droite des fusées, des phrases articulées avec une précision hallucinante. Le B3 permet de restituer un timbre orchestral. Le clavier est très jouissif. »

Le 28 mai 1965, Jimmy Smith, planétairement célèbre (The Cat) joue Salle Pleyel, à Paris. A l’entrée, un jeune homme ombrageux distribue des tracts. Black Panther ? Vietnam ? Que nenni : « Un organiste qui joue sans utiliser le pédalier est un tricheur. Venez écouter Lou Bennett à Saint-Etienne-du-Mont. Vous verrez un vrai organiste. » Ça ne rigolait pas.


Francis Marmande, Le Monde du 25 aout 2015

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