vendredi 20 mai 2016

« Le clavier est une invention machiavélique » (Le Monde)


De Martenot à Moog, le pianiste Laurent de Wilde écrit l’odyssée du son au XXe siècle



ENTRETIEN

Auteur d'un premier livre, en 1997, consacré à son éminent confrère Thelonious Monk (Gallimard), le pianiste de jazz Laurent de Wilde récidive, à 55 ans, avec Les Fous du son, d’Edison à nos jours (Grasset, 560 p., 22,90 €), une épopée des bouleversements sonores au XXe siècle à travers les inventeurs de claviers aux noms poétiques : Telharmonium,Clavivox ou Polymoog.


Etiez-vous un de ces mômes bidouilleurs qui démontent les réveils et risquent de provoquer un incendie avec un tube d’aspirine transformé en fusée ?


Quand j’étais petit, je voulais devenir inventeur. Je trouvais que c’était le métier le plus cool du monde. Grâce à Pif Gadget, je découvrais un monde d’expériences, et Géo Trouvetou dans Mickey Parade était mon héros absolu. Je me rappelle que, dans les années 1960, on était persuadé que le futur serait radieux, que les voitures voleraient et que les scientifiques allaient nous mettre ça au point en un clin d’œil. Malheureusement, je n’avais pas un esprit suffisamment rigoureux pour les sciences – en bricolant, je ne remontais pas toujours les pièces dans l’ordre où je les avais démontées... –, et j’ai abandonné ce rêve. Même si je pense que je l’ai réalisé en devenant jazzman, où l’on invente beaucoup aussi !

Quel est le profil de l’inventeur?


Il y en a vraiment de toutes sortes, mais je crois que leur point commun, c’est l’obsession. Ils ne peuvent vraiment rien faire d’autre, et la plupart semblent nés comme ça. Après, il y a ceux qui courent avec plus ou moins de bonheur après la fortune, d’autres après la musique, d’autres la technique... En fait, il y a un triangle art-science-argent à l’intérieur duquel ils évoluent toute leur vie. C’est leur position précise dans cette figure géométrique qui va définir leur destin.

Avez-vous, faute de place, écarté d’autres destins ?

Hélas oui. J’ai particulièrement regretté l’ablation forcée des pages décrivant ces immenses machines délirantes que sont le Synclavier et le Fairlight. Mais, à ce point du récit, j’avais trop de personnages dans mon chapitre, et j’avais peur de perdre le lecteur dans ce labyrinthe.

Un inventeur, c’est quelqu’un qui invente à tout-va. Comment ça se passe ? Il est seul ? Il a des concurrents ? Il invente toujours la même chose ?

Le plus souvent, une idée est dans l’air et plusieurs personnes l’attrapent en même temps, comme Moog et Buchla, qui découvrent le synthé modulaire sur les deux côtes des Etats-Unis quasi au même moment. Le cas d’Harold Rhodes, inventeur du fameux piano électrique qui porte son nom, est un peu à part: lui n’a fait que perfectionner toute sa vie cette seule invention. Mais il était également pédagogue et créateur d’une méthode d’apprentissage de la musique.

Votre livre est à la fois une histoire de la musique, de l’électronique et de la finance ?

D’histoire en général. Tous ces esprits curieux et inventifs sont précipités dans un monde qui ne leur demande pas leur avis et dans lequel ils essaient de trouver leur place. C’est particulièrement notable lors de la première guerre mondiale, qui stimule l’essor de la radio : cela permettra aux conscrits Theremin et Martenot de découvrir qu’on peut faire de la musique avec la friture occasionnée en passant devant le poste, découvrant les bases de la lutherie électronique. Sans la crise de 1929, qui le force à changer d’activité, Hammond aurait continué de fabriquer des horloges toute sa vie, privant le monde de ses orgues mythiques. Sans le plan de reconstruction américain à l’issue de la seconde guerre, le Japon ne serait pas devenu le maître du jeu musical. Bref, ces hommes qui inventent l’avenir le font au rythme implacable du présent... « Les Fous du son » a l’air d’être un règlement de comptes avec le clavier...

J’adore le piano, j’avais 7 ans quand il est devenu mon meilleur ami, et ça n’a pas changé. Mais je trouve que le clavier est une invention machiavélique, typiquement européenne, nulle part ailleurs sur terre on n’a imaginé un truc aussi compliqué et finalement aussi peu musical. Déjà, il coupe les notes en tranches en décrétant que le demi-ton est le plus petit intervalle exprimable – quel gâchis... une oreille attentive peut facilement entendre un sixième de ton. Du coup, ça mélange les bémols et les dièses, bref c’est comme un grillage à travers lequel on décide de faire passer la patate de la musique : de l’autre côté, il en sort des frites, c’est magique mais, dans l’opération, on perd plein de petites choses qui font le goût des bonnes purées...

Certains inventeurs ont décidé de s’affranchir du clavier, de chercher ailleurs, mais c’est très pratique, un clavier, quand on est dans la science, c’est précis et bien tranché. D’ailleurs, c’est sur un clavier de machine à écrire, puis d’ordinateur, qu’une bonne partie de l’humanité passe désormais le plus clair de son temps !

Quelle est la plus grosse difficulté que vous avez éprouvée dans l’écriture de ce livre ?

Savoir où m’arrêter. Je découvrais chaque jour de nouveaux sujets d’émerveillement, et définir le périmètre de mon récit était souvent une torture.

propos recueillis par Francis Marmande


Histoires de fous épris de la fée électricité


Normalien pas normal – il s’est vite fait la belle de la rue d’Ulm, en 1980, pour rejoindre Manhattan et ses clubs de jazz –, Laurent de Wilde est un pianiste et compositeur brillant. Bardé de prix, traduit en cinq langues pour son Monk (Gallimard, 1997), praticien de la joie devant la vie.

On ne l’attendait pas sur ce coup-là, Les Fous du son (Grasset, 560 p., 22,90 €), une grande histoire de la musique électronique à travers les figures de ses pères fondateurs : Edison, Cahill, Miessner, Martenot, Theremin, Hammond, Schaeffer, Harold Rhodes, Bob Moog (prononcer « Mogue »), Buchla (prononcer «Boucla»), Jean-Claude Risset, Dave Smith... Un pavé jubilatoire, le roman vrai qui s’adresse à ses pairs et à ceux qui n’y pompent rien. Ça bondit, ça rayonne, ça se lit comme un chorus de Laurent de Wilde et comme un traité de la découverte.

Histoire de l’électronique, des coups de génie, des vrais givrés, des patients, des maniaques, et de tous ces inventeurs qui sont fous sans doute, mais des « fous qui ont raison ». Voir Cosinus, Tournesol, « l’oncle de Boris Vian », ce fameux bricoleur, etc.

Morale subliminale : cette activité semble garantir une belle longévité. L’espoir, sans doute... Morale plus amère : en Amérique, « qui synthétise perd sa chemise». En Union soviétique, cela se passait autrement : voir la vie de Theremin, jouant son fabuleux instrument en duo avec Lénine, avant de triompher à Berlin (devant Einstein et Bruno Walter), pour finir à la Kolyma, et, pis encore, lorsque Beria en fait sa marionnette, chargé, sueurs froides à la clé, d’espionner Staline à l’infrarouge. Lutherie extravagante

Toute une lutherie extravagante «dont les noms insensés disent déjà la folie » : Théâtrophone, Telharmonium, Audion Piano, Ondes Musicales, Orgue B3, Clavivox, Minimoog, Etherphone, Termenvox, Illumovox, Sacqueboute électronique, Rythmicon, Terpsitone... Chaque fois qu’il le peut, de Wilde pratique l’étymologie avec gourmandise. Il s’implique. Dit ses joies, ses rires, la sensualité que lui inspire un clavier, s’enthousiasme pour le remplacement d’oxyde de fer noir (Fe304) par le brun. Le tout porté par une documentation scientifique de haute volée. Avec toujours en ligne de mire les mutations du capitalisme, des crises, avant les «vents glaciaux du libéralisme ».

Voici une somme exubérante, une thèse de plaisir : l’histoire de la transmutation des musiques par l’électricité au XXe puis au XXIe siècle, toute une lutherie loufoque fomentée par des types à moustache d’époque (voir les photos), ou de joyeux drilles, avec leur lot d’amourettes, de faillites, quelques suicides, et de précieux éléments sur la psychologie de l’inventeur.

Il y a dans cette saga plus de romans vrais que dans la littérature pomponnée. Ça va à sauts et à gambades sans jamais lâcher une solide perspective historique. C’est drôle, irrésistible, le siècle s’y retrouve, de Nadia Boulanger à Frank Zappa, en passant par le rock, la pop, la musique contemporaine, Miles Davis, les usages dérivés, et vous apprendrez au passage de quel trafic vient la sonnerie de votre portable.

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