jeudi 9 février 2017

Gardanne : la lutherie, un métier d'art, un métier d'âmes (La Marseillaise)

Florian Deneuville
Florian Deneuville

En ouvrant son atelier à la tuilerie Bossy, Florian Deneuville a atteint l’objectif qu’il s’était fixé très jeune.Depuis 2012, il remet en état et conçoit des guitares. Un art qui requiert des aptitudes en musique, menuiserie et... psychologie.




Des outils minutieusement alignés sur l’établi jusqu’aux odeurs entêtantes qui imprègnent les lieux, tout, dans l’atelier de Florian Deneuville, nous rappelle qu’une guitare, c’est d’abord une affaire de bois. Comme tout luthier, Florian a dû commencer par apprendre l’ébénisterie avant de sculpter ses premiers instruments. Passionné dès l’enfance par la musique et les métiers du bois, il n’a pas eu à chercher longtemps comment concilier ses deux marottes. Une vocation qui a nécessité l’obtention d’un CAP en ébénisterie. Et pour parachever le cursus, un séjour en 2010 aux Etats-Unis, à la Galloup School du Michigan. Une destination qu’il ne choisit pas au hasard : « En France, il n’existe qu’une école de lutherie, au Mans. » Mais Florian a une idée fixe : devenir artisan. Or « dans cette école, ils forment des techniciens », nuance. De retour du Michigan, Florian envisage l’ouverture d’un magasin de musique. Mais quelques jours avant l’ouverture, il change d’avis. « Je ne voulais pas être commerçant. J’ai toujours envié les artisans, je trouve ça noble. C’était ça, mon idéal. » à force de poursuivre une idée fixe, on finit par la rattraper : en 2012, Florian entend parler des ateliers d’art de Valabre. Justement, un atelier est libre. Ce sera le sien.


« Un métier d’empathie »

Dès lors, Florian Deneuville remet en état des guitares et autres instruments à cordes pincées. Mais aussi ponctuellement des instruments à cordes frottées (violons et violoncelles). Il ira même jusqu’à réparer pianos et accordéons... Mais ce qu’il aime surtout, c’est la fabrication. Entre ses mains naissent de 5 à 10 guitares par an, chacune nécessitant jusqu’à 200 heures de travail. Sa signature ? Une caisse de résonance aux courbes atypiques, permettant au musicien d’atteindre facilement les dernières cases du manche, là où se jouent les notes les plus aiguës. De pures splendeurs où parfois, sont posés des chevalets délibérément tordus, pour adapter des longueurs de cordes et créer un son spécifique. Le processus est toujours le même : d’abord la table d’harmonie et le placement des barrages. Puis le dos et les éclisses. Quant au bois : « Généralement pour la table, on utilise du cèdre ou de l’épicéa. Pour les éclisses et le dos, j’aime utiliser du palissandre. Pour le manche, le plus souvent de l’acajou ou de l’érable. Dans 90% des cas, les touches sont en ébène. »

Musicien, ébéniste... parmi les autres capacités requises en lutherie, il en est une autre : « Je me considère comme un psychanalyste musical. Lorsque quelqu’un vient me voir, il est primordial pour moi de prendre le temps de discuter avec lui. Luthier, c’est un métier d’empathie, c’est tout une âme, qui entre en jeu. Si la personne sait "à peu près" ce qu’elle veut, mon travail sera de déterminer ce qu’elle veut exactement. Et à la fin, si elle ne me dit pas "wahou, c’est exactement ça!", je reprends la guitare et je la refais. » Le « wahou » le plus tonitruant : celui de ce futur marié qui en secret, a commandé à Florian une mandoline pour sa fiancée, avec « la date du mariage gravée avec des perles, la forme de la côte sicilienne... J’y ai travaillé pendant un an et tout ce temps, je lui ai appris à jouer une sérénade. Je n’ai jamais rien vu de plus romantique ! » Dans son atelier, il en a vu d’autres, telle cette guitare ayant appartenu à Joan Baez : « Elle avait fait Woodstock, avec. C’est Elvis qui la lui avait offerte ! L’avoir entre les mains, c’était beaucoup d’émotion. » Une émotion sans commune mesure avec celle qu’il ressent au moment d’offrir son « cadeau de l’année » : une guitare fabriquée spécialement pour un artiste qu’il admire. à l’instar de cette Deneuville offerte au leader du groupe de reggae the Gladiators, Clinton Fearon. à l’occasion d’un concert de Fearon à Marseille, Florian a réussi à lui faire parvenir son cadeau en se faisant passer pour un membre de son staff. Depuis, plus que reconnaissante, la star jamaïcaine est devenue un ami.

Récemment, Florian a mis la touche finale à son dernier cadeau, qu’il destine au comédien et auteur Alexandre Astier, lequel maîtrise loin des caméras, une douzaine d’instruments. Pour ces réalisations dont il ne tire aucun profit, le luthier dégage chaque année, une bonne centaine d’heures... avec un plaisir manifeste : « Je me suis construit grâce à des poètes comme Brassens, Ferré ou Mano Solo. Ces cadeaux, c’est une façon de rendre aux musiciens ce qu’ils m’ont donné. » Une conception de la lutherie qui loin des velléités mercantiles, fait résonner très fort la notion de partage.



 Sabrina Guintini, La Marseillaise mardi 10 janvier 2017

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